L’homme derrière Mur’Mures

Yannick
Deslandes

De l’enfermement à la prévention : un parcours de vie transformé en outil de transmission.

Portrait de Yannick Deslandes

À l’intérieur de la cellule mobile Mur’Mures, il n’y a rien de spectaculaire au sens où on l’entend habituellement. Pas de décor de cinéma, pas d’effets de manche. Quelques mètres carrés, deux lits superposés, un lavabo, des toilettes, des murs marqués. Une lumière rare. Un espace trop étroit pour se tenir à distance des autres — et encore moins de soi-même.

Cette cellule, Yannick Deslandes l’emmène dans les écoles, les quartiers, les structures sociales et les lieux publics. Elle reproduit celle dans laquelle il a passé une partie de sa vie. Le dispositif n’est pas une attraction. Il sert à rendre concrète une réalité que beaucoup ne connaissent qu’à travers des images, des discours ou des fantasmes.

Yannick, lui, n’en parle pas en théorie. Il y a vécu.

Avant les murs, il y a eu l’enfance

Son histoire commence à Barbès, dans le 18e arrondissement de Paris. Une famille nombreuse, un petit logement, une mère qui cumule les emplois pour faire vivre les siens. Un père alcoolique et violent. Dès l’enfance, Yannick comprend que la maison n’est pas toujours l’endroit où l’on est le plus en sécurité.

À six ans, il traîne dehors jusque tard pour éviter de rentrer trop tôt. À l’école, il s’endort. À huit ans, un signalement conduit à son placement en foyer. Le placement aurait pu être une protection. Il devient une autre forme de violence. Les fugues se succèdent. Les liens se déplacent vers la rue, vers des adolescents plus âgés, vers ceux qui connaissent déjà les codes de la débrouille et de la délinquance.

« Je n’avais aucun rêve. Je voulais juste combler mon mal-être. »

La bascule et les années de détention

À seize ans, Yannick connaît la prison pour la première fois. Les années suivantes l’emmènent vers les vols, le trafic de stupéfiants et le grand banditisme. Les séjours derrière les barreaux s’enchaînent. Il évoque dix incarcérations et plus de vingt-deux années de détention.

La prison lui apprend la violence, la méfiance et la solitude. Elle lui fait aussi rencontrer des personnes qui vont déplacer son regard. Un codétenu l’aide à apprendre à lire et à écrire. Lui qui se pensait incapable d’apprendre découvre qu’il peut comprendre, travailler et progresser.

Les cours par correspondance commencent. Les résultats suivent. Puis viennent les diplômes, jusqu’au DAEU. Derrière les murs, l’écriture devient une manière de mettre de l’ordre dans une histoire constituée de ruptures.

Lire, écrire, comprendre

C’est en détention qu’il commence à écrire son autobiographie. Le livre deviendra Au-delà des murs, 22 ans de prison et la lumière. Yannick ne cherche pas à effacer ce qu’il a fait ni les conséquences de ses choix. Il cherche à comprendre comment un parcours se construit, comment il se répète, et à quel moment il devient encore possible de bifurquer.

La sortie de prison n’est pas la fin de l’histoire. C’est le début d’un autre combat : retrouver une place, reconstruire des liens, travailler, habiter quelque part, redevenir un père, un mari, un citoyen.

« La reconstruction est un très long parcours. »

Ne plus parler de la prison à distance

Après la publication de son livre, Yannick commence à intervenir. Il témoigne. Rapidement, une limite lui apparaît : les personnes qui viennent écouter un témoignage sur la prison sont souvent déjà sensibilisées à la question.

Il veut aller vers celles et ceux qui ne viendraient pas spontanément parler de détention. Vers les collèges, les lycées, les quartiers prioritaires, les universités, les entreprises et les espaces publics. Il ne veut pas emmener les gens vers la prison. Il veut emmener la prison vers eux.

Avec son épouse, il crée Mur’Mures. Le projet prend la forme d’une cellule mobile immersive installée dans une remorque aménagée. La construction est collective, portée par des anciens détenus, des proches de détenus, des jeunes accompagnés par la Protection judiciaire de la jeunesse, des bénévoles et des partenaires.

Prévenir sans faire la morale

Yannick s’adresse surtout aux jeunes. Son intervention commence par son histoire, puis se poursuit par des échanges et une immersion. Il ne parle pas comme un professeur venu distribuer une leçon. Il parle comme quelqu’un qui connaît les mécanismes de la bascule, les promesses de l’argent rapide, les loyautés de façade et le prix réel des choix.

Le fond de son message tient en une idée : le jeune ne doit pas être réduit à son erreur, pas plus qu’un détenu ne devrait être réduit à son numéro d’écrou.

« Les gamins ont besoin d’entendre qu’ils sont importants, qu’ils sont capables. Moi, personne ne me l’a jamais dit. »

Un homme qui continue d’avancer

Yannick Deslandes ne raconte pas une réussite achevée. Il raconte un chemin en cours. L’association se structure, la cellule mobile se déplace, les demandes augmentent. Chaque intervention remet son histoire en circulation, mais elle la transforme aussi.

Ce qui était autrefois une trajectoire de chute est devenu un outil de discussion. Ce qui aurait pu rester un passé enfermé dans un livre devient une parole adressée à des jeunes, à des professionnels, à des familles et à tous ceux qui veulent comprendre ce que les murs cachent.

Yannick Deslandes n’a pas effacé les murs. Il a choisi d’en ouvrir les portes, une intervention après l’autre.

Découvrir les interventions →